Effets rebonds et sobriété

Je rentre (en train) de Hyères (Sud de la France), où j’ai participé au Summer Study 2022 de ECEEE, raout de l’efficience énergétique en Europe. J’y ai entendu deux sentiments contrastés. D’un côté, l’optimisme de nouveaux scénarios et approches impliquant la sobriété qui montrent qu’il est possible de diviser notre consommation par deux et/ou d’atteindre la neutralité carbone, ce que nous promet aussi négawatt Suisse. De l’autre côté, une certaine impuissance face à l’ampleur des tâches qu’implique une telle ambition : inventer de nouveaux récits de changement, aller à la rencontre de tous les acteurs, résoudre d’infinis problèmes d’optimisation…

Pour moi, ce sont pourtant les sentiments inverses qui prédominent. D’un côté, l’absence de prise en compte des effets rebond me rend pessimiste quant au réalisme des scénarios. Les résultats du projet européen Odyssee-mure le montrent bien : alors que l’efficacité des appareils et des systèmes a été divisée de plusieurs multiples ces dernières décennies, permettant d’engranger d’incalculables (littéralement) quantités d’économies d’énergie, la consommation a relativement peu varié. La faute à l’augmentation de l’activité économique, même si l’ampleur de la causalité reste à quantifier précisément. Des modèles macro-économiques permettent pourtant de la modéliser, mais ne sont pratiquement jamais inclus dans les modèles dominants. La sobriété (sans parler des renouvelables, qui posent des problèmes sur d’autres ressources) n’est pas épargnée, comme le montre un article de 2020. L’effet rebond provient en effet de sources complexes, qui vont de facteurs psychologiques (e.g. compensation implicite) à des variations de prix dues à la réduction de la demande.

Du côté de la transformation sociale, je suis au contraire plutôt optimiste. Les initiatives pour le changement sont légion, dans une intention de ce qu’on pourrait appeler une sobriété forte par analogie avec la durabilité forte. On peut se montrer sceptique quant à la possibilité de voir ces modèles se diffuser rapidement à l’ensemble de la société, mais l’expérience du COVID a montré qu’un changement rapide des pratiques collectives est tout-à-fait possible. Un exemple plus positif est celui des mobilisations pour le climat depuis 2018, qui se sont propagées comme une trainée de poudre et ont, quoi qu’en disent les personnes concernées qui en attendaient plus, permis d’imposer le climat en haut de l’agenda politique, médiatique et des entreprises. Ces basculements procèdent les deux d’un autre mécanisme de l’ombre (dans le domaine de l’énergie du moins) : la fameuse exponentielle. Si les conditions le permettent, toute vision de société ou solution concrète est susceptible de se propager très rapidement, chaque personne ou organisation partageant son expérience et son expertise avec des dizaines d’autres.

Restent alors deux questions… D’abord, quelles sont les conditions qui permettent une telle circulation rapide des nouveaux modèles dans la société ? On ne peut ici que se faire l’écho d’une autre recherche montrant que les sciences sociales ne reçoivent qu’un financement (j’ajouterais « et un intérêt ») marginal par rapport aux sciences de base et sciences de l’ingénierie. Relevons de même les moyens ridicules mis au service de la communication par rapport aux investissements publics dans les infrastructures. Ensuite, quelles sont les solutions pouvant être adoptées rapidement et simplement par tout acteur soucieux de préserver l’environnement ? Sur ce point, on peut renvoyer au travail de négawatt et de toute une génération d’ « idéalistes », seul-es à proposer des solutions qui permettraient bien de rapprocher de 0, en valeur absolue, les impacts des activités humaines sur l’environnement.

En résumé, le tryptique sobriété-efficience-renouvelables pour tenter de réduire les émissions de CO2 en valeur absolue est mis-en-échec par les effets rebond. Il nous reste à tenter de nous appuyer sur leur complémentaire, les effets d’entraînement, en maximisant l’impact de nos actions en termes de mobilisation et de mise-en-réseau des acteurs pour contribuer à une transition forte. Au boulot…

Par Thomas Guibentif; doctorant de la Chaire d’efficience énergétique de l’Université de Genève où il travaille sur le déploiement de programmes d’efficience énergétique à l’échelle régionale

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